Station Eleven | Extrait

Jeevan erra, seul, dans l'Allan Gardens Park. Il se laissa attirer par la lumière froide de la serre, les congères lui arrivant à mi-mollet, plaisir d'enfance d'être le premier à laisser des empreintes. Quand il regarda à travers la vitre, il fut apaisé par le paradis intérieur, les fleurs tropicales brouillées par le verre embué, les frondes de palmiers qui lui rappelèrent des vacances à Cuba, des années auparavant. Il décida finalement d'aller voir son frère. Il avait très envie de raconter sa soirée à Frank, aussi bien la tragédie de la mort d'Arthur que la révélation de ce qu'il voulait faire dans la vie : secouriste paramédical. Jusqu'à ce soir, il n'en avait pas été certain. Depuis le temps qu'il cherchait un métier... Il avait été barman, paparazzi, journaliste à potins, puis de nouveau paparazzi, puis de nouveau barman – et cela ne couvrait que les douze dernières années.

Frank habitait une tour de verre qui donnait sur le lac, à la lisière sud de la ville. Jeevan sortit du parc, attendit un moment sur le trottoir, sautillant sur place pour se réchauffer, puis monta dans un tramway – semblable à un bateau émergeant de la nuit – et appuya son front contre la vitre tandis que la rame progressait lentement dans Carlton Street, suivant l'itinéraire par où Jeevan était venu. La tempête formait presque un rideau blanc et le tram avançait au pas. Il avait mal aux mains d'avoir comprimé le cœur récalcitrant d'Arthur. Tristesse d'avoir échoué, souvenirs d'avoir photographié l'acteur à Hollywood, bien des années plus tôt.

Il pensait à la petite fille, Kirsten Raymonde, éclatante dans son maquillage de scène ; au cardiologue agenouillé dans son costume gris ; aux rides du visage d'Arthur, aux derniers mots qu'il avait prononcés – « Le roitelet... » – et cela le fit penser aux oiseaux, à Frank muni de ses jumelles, les rares fois où ils avaient observé les oiseaux ensemble ; à la robe d'été préférée de Laura, bleue avec une myriade de perroquets jaunes. Laura, qu'allaient-ils devenir ? Il était encore possible qu'il rentre à la maison, plus tard, ou qu'elle l'appelle d'une minute à l'autre pour s'excuser. À présent, Jeevan était presque de retour à son point de départ. Quelques blocs plus loin, le théâtre était fermé, toutes lumières éteintes. Le tramway s'immobilisa juste avant Yonge Street et il vit trois personnes en train de pousser une voiture bloquée au milieu de la voie, les roues patinant dans la neige. Son cellulaire vibra de nouveau dans sa poche, mais cette fois ce n'était pas Laura.

« Hua », dit-il.

Il considérait Hua comme son ami le plus proche, même s'ils se voyaient rarement. Ils avaient été barmen ensemble pendant deux ans, juste après l'université, pendant que Hua préparait son MCAT1 et que Jeevan essayait, sans succès, de s'établir comme photographe de mariage. Et puis Jeevan avait suivi un autre ami à Los Angeles pour prendre en photo des acteurs tandis que Hua faisait ses études de médecine. Aujourd'hui, celui-ci travaillait de longues heures à l'hôpital général de Toronto.

« Tu as regardé les nouvelles ? demanda Hua avec une singulière intensité.

– Ce soir ? Non, j'étais au théâtre. À ce propos, tu ne vas pas le croire, j'ai...

– Attends, écoute, réponds-moi franchement : est-ce que tu vas piquer une de tes crises de panique si je te dis quelque chose de vraiment, vraiment grave ?

– Je n'ai pas fait de crise depuis trois ans. Mon médecin a dit que c'était simplement un épisode passager lié au stress, tu le sais bien.

– O. K. Tu as entendu parler de la grippe de Géorgie ?

– Évidemment. J'essaie quand même de suivre l'actualité. »

La veille, on avait annoncé l'apparition alarmante d'un nouveau virus en république de Géorgie, en avançant des chiffres contradictoires sur le taux de mortalité et le nombre de victimes. On avait donné peu de détails. Les médias avaient baptisé ce virus « la grippe de Géorgie », nom que Jeevan trouvait d'un charme désarmant.

« J'ai une patiente en soins intensifs, déclara Hua. Une adolescente de seize ans, arrivée de Moscou par avion hier soir et admise aux urgences tôt ce matin avec les symptômes de la grippe. » Jeevan perçut alors l'épuisement dans la voix de son ami. « Ça ne se présente pas bien pour elle. Et en milieu de matinée, nous avions déjà douze autres patients, mêmes symptômes, qui étaient tous dans le même vol. À les entendre, ils ont commencé à se sentir mal dans l'avion.

– Des parents ? Des amis de la fille ?

– Aucune relation. Ils ont tous embarqué à bord du même vol à Moscou, c'est tout.

– Et elle... ?

– Je ne pense pas qu'elle s'en sorte. Nous avons donc ce premier groupe de malades, les passagers en provenance de Moscou. Et puis cet après-midi, un nouveau patient s'est présenté. Mêmes symptômes, mais lui n'était pas dans l'avion. Il est juste employé à l'aéroport.

– Je ne suis pas sûr de...

– Un agent de surveillance, enchaîna Hua. Son seul contact avec les autres patients, c'est d'avoir parlé avec l'un d'entre eux qui lui demandait où prendre la navette pour l'hôtel.

– Oh, fit Jeevan. Ça a l'air sérieux, en effet. » Le tram était toujours bloqué derrière la voiture enlisée. « Donc, tu travailles tard ce soir, j'imagine ?

– Tu te rappelles l'épidémie de SRAS2 ? La conversation que nous avions eue à l'époque ?

– Je me rappelle t'avoir téléphoné de Los Angeles quand j'ai appris que ton hôpital était placé en quarantaine, mais je ne me souviens pas de ce que je t'ai dit.

– Tu étais paniqué. Il a fallu que je te raisonne.

– O. K., c'est bien possible. Mais je dois dire pour ma défense que les journaux étaient très alar...

– Tu m'avais demandé de t'appeler si jamais il y avait une véritable épidémie.

– Je m'en souviens.

– Nous avons admis à l'hôpital plus de deux cents malades de la grippe depuis ce matin, dit Hua. Cent soixante au cours des trois dernières heures. Quinze d'entre eux sont morts. Les soins intensifs sont pris d'assaut. Nous avons installé des lits dans les couloirs. Le ministère de la Santé s'apprête à publier un communiqué. » Jeevan comprit alors que Hua n'était pas seulement exténué. Il avait peur.

Jeevan tira le cordon de sonnette et se dirigea vers la porte arrière, observant du coin de l'œil les autres passagers. La jeune femme avec son sac à provisions, l'homme en costume trois-pièces absorbé dans un jeu sur son cellulaire, le couple âgé qui conversait calmement en hindi. L'un ou l'autre d'entre eux venait-il de l'aéroport ? Il percevait avec acuité leur respiration autour de lui.

« Je sais à quel point tu peux être paranoïaque, reprit Hua. Crois-moi, tu es la dernière personne que j'appellerais si je pensais que c'était anodin, mais... »

Jeevan frappa la vitre du plat de la main. Qui avait touché cette porte avant lui ? Le chauffeur lui lança un regard noir par-dessus son épaule mais le laissa descendre. Il sortit dans la tempête et les portes se refermèrent en chuintant derrière lui.

« Mais tu ne penses pas que ce soit anodin. » Jeevan passa devant la voiture toujours immobilisée, dont les roues chassaient vainement dans la neige, et s'engagea dans Yonge Street.

« Je suis certain que ça ne l'est pas. Écoute, il faut que j'y retourne.

– Hua, tu t'es occupé de ces patients toute la journée ?

– Je vais bien, Jeevan, ça va aller. Je dois te laisser. Je te rappelle plus tard. »

Jeevan rempocha son téléphone, tourna au sud à l'extrémité de la rue, vers le lac et vers la tour où habitait son frère. Est-ce que tu vas bien, Hua mon ami, ou est-ce que ça va aller ? Il était profondément perturbé. Les lumières de l'Elgin Theatre, juste devant. L'intérieur était obscur et les affiches annonçaient encore Le Roi Lear, avec Arthur qui levait les yeux dans la lumière bleutée, des fleurs dans les cheveux, le corps inerte de Cordelia, morte, dans les bras. Jeevan resta un moment à observer les affiches avant de se remettre lentement en marche, pensant à l'étrange appel de Hua. Yonge Street était quasiment déserte. Il s'arrêta pour reprendre son souffle sur le seuil d'une boutique de bagages et regarda un taxi progresser laborieusement dans la rue non déblayée, ses phares éclairant le tourbillon de flocons, vision qui le ramena un instant sur la scène de l'Elgin Theatre, au milieu de la fausse tempête de neige. Il secoua la tête pour chasser l'image du regard vide d'Arthur et poursuivit son chemin sous la Gardiner Expressway, parmi les ombres et les lumières orangées, jusqu'à la lisière sud de Toronto. Il était hébété, épuisé.

Le blizzard était plus féroce sur Queens Quay, le vent soufflait en rafales sur le lac. Jeevan avait enfin atteint l'immeuble de Frank quand Hua rappela.

« Je pensais justement à toi, dit Jeevan. Est-ce vraiment...?

– Écoute, l'interrompit Hua, il faut que tu quittes la ville.

– Quoi ? Cette nuit ? Qu'est-ce qui se passe ?

– Je n'en sais rien, Jeevan, pour faire court. Je ne sais pas ce qui se passe. C'est une forme de grippe, ça oui, mais je n'en ai jamais vu de pareille. Elle se propage à une telle vitesse...

– Ça empire ?

– Les urgences sont bondées, ce qui pose un problème, parce que la moitié du personnel est trop malade pour travailler.

– Ils ont été contaminés par les patients ? »

Dans le hall de l'immeuble de Frank, le portier de nuit feuilletait un journal, sous une énorme toile abstraite – dans les tons gris et rouge – accrochée au mur et éclairée par une rampe. L'homme et le tableau se reflétaient en striures dans le parquet ciré.

« C'est la période d'incubation la plus rapide que j'aie jamais vue. Je viens de visiter une patiente, une aide soignante qui travaille à l'hôpital et qui était de service quand les premiers malades sont arrivés ce matin. Elle est rentrée chez elle plus tôt parce qu'elle se sentait souffrante, son petit ami l'a ramenée ici en voiture il y a deux heures et maintenant elle est sous respiration artificielle. Si tu es exposé au virus, tu tombes malade en quelques heures.

– Tu penses qu'il va se propager à l'extérieur de l'hôpital... ? » Jeevan avait des difficultés à raisonner clairement.

« Non, je sais que c'est déjà fait. Il s'agit d'une épidémie foudroyante. Si elle se répand ici, elle se répand dans toute la ville, et je n'ai jamais vu ça.

– Tu penses que je devrais...

– Je pense que tu devrais partir immédiatement. Ou si tu ne peux pas, fais au moins un stock de provisions et ne sors pas de chez toi. Je te quitte, j'ai d'autres coups de fil à donner. »

Il raccrocha. Le portier de nuit tourna une page de son journal. Si ç'avait été un autre que Hua, Jeevan ne l'aurait pas cru, mais il n'avait jamais connu un homme aussi doué pour l'euphémisme. Si Hua disait qu'il s'agissait d'une épidémie, c'est que le mot épidémie n'était pas assez fort. Jeevan fut soudain terrassé par la certitude que cette maladie décrite par son ami allait être la ligne de démarcation entre un avant et un après, un trait tiré sur sa vie.

Il lui vint à l'esprit qu'il n'avait peut-être pas beaucoup de temps. Il se détourna de l'immeuble de Frank, passa devant le café obscur, sur la jetée du petit port rempli de bateaux de plaisance lestés de neige, et entra dans l'épicerie qui se trouvait du côté opposé. Il resta une seconde sur le seuil, clignant des yeux à la lumière. Seuls deux ou trois clients arpentaient les allées. Il aurait dû contacter quelqu'un, il le sentait, mais qui ? Hua était son seul ami proche. Son frère, il le verrait dans quelques minutes. Ses parents étaient morts et il ne pouvait pas encore se résoudre à parler à Laura. Il attendrait d'être arrivé chez Frank, décida-t-il, puis, après avoir écouté les infos, il consulterait le répertoire de son cellulaire et appellerait tous les gens qu'il connaissait.

Au-dessus du comptoir de développement des photos, un petit téléviseur diffusait des nouvelles sous-titrées. Jeevan s'en approcha. Images d'une présentatrice filmée devant l'hôpital général de Toronto, sous la neige – texte blanc défilant sur l'écran. Cet hôpital et deux autres établissements de la ville avaient été placés en quarantaine. Le ministère de la Santé confirmait une épidémie de grippe de Géorgie. Aucun chiffre n'était dévoilé pour l'instant, mais il y avait des victimes ; d'autres informations seraient communiquées ultérieurement. On laissait entendre que les autorités russes et géorgiennes avaient été rien moins que transparentes sur la gravité de la crise qui sévissait là-bas. Tout le monde était prié de garder son sang-froid.

Les notions de Jeevan sur la façon de se préparer aux catastrophes étaient entièrement basées sur des films d'action, et il en avait vu beaucoup. Il commença par l'eau, entassant dans l'un des énormes chariots autant de bouteilles et de packs qu'il put en caser. Tandis qu'il se dirigeait vers les caisses en se débattant avec le lourd chariot, il eut un instant de doute – ne dramatisait-il pas ? –, mais il était parti sur sa lancée, trop tard pour faire demi-tour. La caissière haussa un sourcil.

« Je suis garé juste devant, dit Jeevan. Je vous rapporte le chariot. »

Fatiguée, la caissière acquiesça. Elle était jeune, une petite vingtaine d'années, avec une frange de cheveux bruns qui lui tombait dans les yeux et qu'elle écartait sans arrêt. Non sans mal, il pilota le chariot incroyablement lourd jusqu'à la sortie et se retrouva dehors, mi-poussant, mi-dérapant dans la neige. Un plan incliné menait à une sorte de petit square agrémenté de bancs et de bacs à fleurs ; le chariot prit de la vitesse dans la pente, s'embourba dans l'épaisse couche de neige et versa dans l'un des bacs.

Il était vingt-trois heures vingt. L'épicerie fermait dans quarante minutes. Il imagina le temps qu'il lui faudrait pour monter le chariot à l'appartement de Frank, le décharger, fournir des explications à son frère et le rassurer sur sa santé mentale, avant de pouvoir revenir faire d'autres provisions. Était-ce risqué de laisser le chariot ici quelques minutes ? La rue était déserte. Tout en regagnant l'épicerie, il appela Hua.

« Quelle est la situation ? » Jeevan arpenta rapidement les allées pendant que Hua lui parlait. Un autre pack de bouteilles d'eau – on n'en avait jamais trop – et des conserves en grande quantité, toutes les boîtes de thon, de haricots et de soupe que contenait le rayon, des pâtes, tout ce qui lui semblait pouvoir se garder. L'hôpital était envahi de malades de la grippe, tout comme les autres établissements de la ville. Le service d'ambulances était débordé. Trente-sept patients étaient décédés, parmi lesquels tous les passagers du vol de Moscou et deux infirmières des urgences qui étaient de service à l'arrivée des premiers cas. Jeevan passait de nouveau à la caisse, où l'employée scannait ses nombreux articles. Hua déclara qu'il avait appelé sa femme pour lui dire de quitter la ville sans délai avec les enfants, mais pas en avion. Les événements de la soirée à l'Elgin Theatre semblaient appartenir à une autre vie. La caissière procédait très lentement. Jeevan lui remit une carte de crédit qu'elle scruta comme si elle ne l'avait pas déjà vue dix minutes plus tôt.

« Va chercher Laura et ton frère, insista Hua, et quitte la ville cette nuit.

– Je ne peux pas, avec Frank. À cette heure-ci, je ne pourrai pas louer une voiture aménagée pour le transport d'un fauteuil roulant. »

Pour toute réponse, il entendit un bruit étouffé. Hua toussait.

« Tu es malade ? demanda Jeevan en poussant le chariot vers la sortie.

– Bonsoir, Jeevan. »

Hua raccrocha. Seul dans la neige, Jeevan se sentit comme possédé. Le chariot suivant fut entièrement réservé au papier hygiénique. Celui d'après contenait encore des conserves, mais aussi de la viande surgelée et de l'aspirine, des sacs-poubelle, de l'eau de Javel, du chatterton.

Lors de son troisième ou quatrième passage en caisse, il dit à l'employée : « Je travaille pour une association caritative », mais elle ne faisait guère attention à lui. Elle regardait du coin de l'œil le petit téléviseur, au-dessus du comptoir de développement des photos, en tapant les articles de son client avec des gestes d'automate. À son sixième voyage dans l'épicerie, Jeevan tenta de joindre Laura mais tomba sur le répondeur.

« Laura, dit-il. Laura... »

Il jugea préférable de lui parler de vive voix, d'autant qu'il était presque minuit moins dix, ce qui n'était pas une heure pour appeler. Il remplit un autre chariot de provisions, arpentant rapidement cet univers qui sentait le pain et les fleurs, cet endroit presque disparu, pensant à Frank dans son appartement du vingt et unième étage, tout là-haut, dans la tempête de neige, avec ses insomnies et son projet de livre, son New York Times de la veille et son Beethoven. Jeevan eut désespérément envie de lui parler. Il décida de téléphoner à Laura plus tard, puis changea d'avis et l'appela sur la ligne fixe, essayant de ne pas croiser le regard de la caissière.

« Jeevan, où es-tu ? » dit-elle d'un ton un rien accusateur.

Il tendit à l'employée sa carte de crédit.

« Est-ce que tu regardes les infos, là ?

– Non, pourquoi ? Je devrais ?

– Il y a une épidémie de grippe, Laura. C'est grave.

– Ce virus en Russie ou je ne sais où ? Je suis au courant.

– Maintenant, il est ici. Et c'est pire qu'on ne l'imaginait. Je viens d'avoir Hua. Il faut que tu quittes la ville. » Levant les yeux, il saisit le regard que lui lançait la caissière.

« Il faut ? Comment ça ? Où es-tu, Jeevan ? »

Il signa le reçu et se débattit avec le chariot pour gagner la sortie, où l'ordre du magasin fit place à la frénésie de la tempête. C'était difficile de diriger le chariot d'une seule main. Il y en avait déjà cinq autres, saupoudrés de neige, garés n'importe comment entre les bancs et les bacs à fleurs.

« Allume la télévision, Laura.

– Tu sais bien que je n'aime pas regarder le téléjournal avant de me coucher. Dis-moi, tu fais une crise de panique ?

– Quoi ? Non. Je vais chez mon frère pour m'assurer qu'il va bien.

– Pourquoi aurait-il un problème ?

– Tu n'écoutes même pas. Tu ne m'écoutes jamais. » C'était une réflexion dérisoire face à une probable pandémie de grippe, Jeevan en était conscient, mais il ne put résister. Il poussa le chariot contre les autres et regagna le magasin à toute vitesse. « Je n'en reviens pas que tu m'aies abandonné comme ça au théâtre, reprit-il. Tu m'as planté là pendant que j'administrais un massage cardiaque à un acteur mort.

– Jeevan, dis-moi où tu es.

– Dans une épicerie. » Il était minuit moins cinq. Ce dernier chariot contenait uniquement des produits qui n'étaient pas de première nécessité : légumes, fruits, filets d'oranges et de citrons, thé, café, craquelins, sel, gâteaux. « Écoute, Laura, je ne veux pas me disputer. Cette grippe est très grave. C'est du jamais-vu.

– Quoi donc ?

– Cette grippe, Laura. Hua m'a dit qu'elle se propageait à toute allure. Je crois que tu devrais quitter la ville. » Au dernier moment, il ajouta un bouquet de jonquilles.

« Quoi ? Jeevan...

– Tu es en bonne santé, tu prends l'avion et le lendemain tu es morte. Je vais m'installer chez mon frère. Tu ferais mieux de boucler tes valises maintenant et d'aller chez ta mère avant que tout le monde soit au courant et que les routes soient bloquées.

– Jeevan, tu m'inquiètes. Pour moi, c'est de la paranoïa. Je suis désolée de t'avoir laissé en plan au théâtre, mais j'avais la migraine et je...

– S'il te plaît, écoute les informations. Ou alors, va les lire en ligne.

– Jeevan, dis-moi où tu es, je vais...

– Fais ce que je te dis, Laura, je t'en prie. » Il raccrocha, parce qu'il était de nouveau à la caisse et que le moment de parler à Laura était passé. Il faisait tout son possible pour ne pas penser à Hua.

« Nous allons fermer, annonça l'employée.

– C'est mon dernier passage, lui dit-il. Vous devez me prendre pour un dingue.

– J'ai vu pire. » Il l'avait effrayée, de toute évidence. Elle l'avait entendu parler au téléphone, et puis il y avait les nouvelles alarmantes à la télévision.

« J'essaie juste de me préparer.

– À quoi ?

– On ne sait jamais quand une catastrophe peut se produire.

– Ça ? dit-elle en indiquant l'écran. C'était la même chose pour le SRAS. Ils en ont fait toute une histoire, mais ça a vite tourné court. » Elle ne semblait pas totalement convaincue par son affirmation.

« Cette fois, ce n'est pas comme le SRAS. Vous devriez quitter la ville. »

Il avait simplement voulu être honnête, aider la jeune femme si possible, mais il vit tout de suite qu'il avait commis une erreur. Non seulement elle avait peur, mais elle le croyait fou. Elle enregistra ses derniers articles en le regardant droit dans les yeux et, quelques instants plus tard, il se retrouva dehors pendant qu'un jeune homme à barbichette du rayon des produits frais verrouillait les portes derrière lui. Trempé de sueur et en même temps transi, avec ses sept énormes chariots de provisions à pousser dans la neige jusqu'à l'appartement de son frère, il se sentit stupide, angoissé et un peu toqué. Hua rôdait à la lisière de ses moindres pensées.

*

Il lui fallut pratiquement une heure pour acheminer les chariots, un par un, jusque dans le hall de l'immeuble de son frère, puis les faire rentrer dans l'ascenseur de service – non prévu à cet effet, ce qui contraignit Jeevan à soudoyer le portier –, puis les monter à tour de rôle au vingt et unième étage.

« Je suis un survivaliste, expliqua-t-il au portier.

– On n'en a pas beaucoup, ici.

– C'est ce qui en fait l'endroit idéal, assura Jeevan, passablement surexcité.

– L'endroit idéal pour quoi ?

– Pour le survivalisme.

– Ah ! » fit le portier.

Soixante dollars plus tard, Jeevan était seul devant l'appartement de son frère, les chariots alignés dans le couloir. Peut-être aurait-il dû s'annoncer, téléphoner de l'épicerie ? Il était une heure du matin en ce jeudi, le couloir n'était que silence et portes closes.

« Jeevan, dit Frank lorsque celui-ci lui ouvrit. Voilà un plaisir inattendu.

– Je... »

Ne sachant comment s'expliquer, Jeevan recula et, d'un geste vague, indiqua les chariots sans un mot. Frank avança son fauteuil roulant et scruta le couloir.

« Tu as fait les courses, à ce que je vois », dit-il.

 

1. Medical College Admissions Test : examen d'admission aux études de médecine. (N.d.T.)

2. Syndrome respiratoire aigu sévère. (N.d.T.)

 

Traduit de l'anglais par Gérard de Chergé.