Résister à la littéréalité

Cher monsieur,

Vous voulez écrire. Vous me demandez ce que j'en pense. Vous me racontez un rêve que vous avez fait. Vous êtes assis dans un métro. Vous relevez la tête pour observer les gens autour de vous. Vous blêmissez. Les gens, assis, debout, adossés, tous les gens autour de vous lisent. Vous avez blêmi parce que tous ont le même visage penché, les mêmes yeux attentifs. Tous les gens autour de vous, m'avez-vous écrit, lisent le même livre. Quand le métro s'arrête à une station, d'autres gens entrent avec le même livre. Vous ouvrez votre sac et vous cherchez quelque chose. Vous ne savez pas ce que vous cherchez, mais vous cherchez quand même. Quand vous trouvez, vous vous réveillez. Vous savez alors que vous cherchiez le livre que tous les gens autour de vous lisaient. Et vous l'avez trouvé au fond de votre sac.

Vous m'avez écrit que ce rêve, vous l'avez vécu comme un cauchemar. Parce que sa signification ne laisse aucun doute. Vous auriez préféré plus de mystère ou de confusion. Mais le dormeur que vous étiez, cette nuit-là, a été impitoyable et ne vous a pas laissé le choix de comprendre ce qu'il y avait à comprendre.

Vous me demandez si je partage votre angoisse. Vous voulez, en fait, que j'habille de mes propres mots votre interrogation. Vous cherchez un peu d'air et vous pensez le trouver chez un écrivain qui a derrière lui quelques livres de plus que vous. Car vous avez sans doute aussi couché sur le papier quelques livres. Bien sûr, ils ne sont pas publiés, et vous n'avez pas osé les appeler des « livres ». Quelque chose vous retient. Écrire, oui, mais publier, à quoi bon ? Vous me demandez : « La littérature n'est-elle pas une chose obsolète, moribonde, dépassée ? Ne vaut-il pas mieux, par respect de soi, qu'elle demeure dans les tiroirs des angoissés qui la créent contre toute attente ? Qui, en effet, l'attend ? L'exige ? La désire ? Quelques lecteurs. »

Et vous ajoutez : « Le littéraire fait peur. Surtout aux éditeurs qui répugnent de plus en plus à le publier. Trop risqué, pas pour leur lectorat. Bref, le livre s'éloigne de la littérature. »

Vous vous plaignez donc dans votre lettre et vous m'avouez que vous ne ressentez aucune honte à le faire. Vous vous déclarez lucide et impuissant. Vous aimez la littérature, vous en avez besoin, mais un doute vous tenaille : A-t-elle fait son temps ? Notre époque n'a plus la patience pour les subtilités du littéraire. La vitesse ne lit pas. La littérature devient illisible. À croire qu'un mauvais sort s'acharne sur elle pour la retourner aux hiéroglyphes et aux alphabets gravés dans la pierre. On attend d'un livre qu'il se livre, non qu'il se lise.

Vous soulevez de la boue. Vous dressez un tableau sombre. Vous exagérez. Vous visez. Vous touchez. Vous attendez de moi des mots. Du réconfort peut-être. Vous voulez savoir si la littérature vaut un sacrifice. Si elle a encore quelque chose à dire et à faire dans ce monde qui la rejette.

Que vous répondre ? Que je suis impuissant et lucide, comme vous.

Et paranoïaque.

Oui, dès que je tourne le dos au monde, celui-ci me prépare un mauvais coup. Un aveu étonnant fait à un inconnu, n'est-ce pas ? Le monde, moi : deux ingrédients essentiels à l'établissement d'une paranoïa solide. Il y a, d'une part, beaucoup trop et, d'autre part, trop peu.

Je suis maladroit. J'essaie de vous dire – ce qui ne va pas vous rassurer – qu'une chose effroyable est en train de se produire : la disparition de la pensée. Et ce qui disparaît n'attire pas toujours l'attention. Il en va de même pour la couche d'ozone. On s'entend sur la cause du problème, mais qui veut faire l'effort d'empêcher un désastre annoncé et pratiquement certain ? Pas ceux qui sont à l'origine du problème. De la même façon, une pollution mondiale détruit la couche de pensée qui protège l'humanité de la mesquinerie, de l'égoïsme et de l'implacable soif de pouvoir de l'homme. Cette pollution n'est pas simple à analyser, mais posons l'hypothèse qu'on retrouverait dans sa liste d'ingrédients la paresse, l'engourdissement, la compulsion, la veulerie, la lâcheté, la fixité oculaire et bien d'autres gaz nocifs s'échappant du cœur supposé de l'homme.

Qui pense de nos jours ? Qui s'accorde quelques minutes dans une journée pour réellement le faire ? Que s'est-il passé pour que penser, cet acte foudroyant, demande à présent un effort colossal ? L'homme tend à ressembler à ses muscles. Il trouve plus pratique de réagir à un excitant. Plus rapide de se comporter comme un tic. Plus simple de réduire son existence à un fonctionnement binaire qui le contraint à se tendre et se détendre. Pourquoi perdre du temps dans cette suspension du monde qu'exige la pensée ?

Moi-même, je n'ai pas échappé à cette maladie de la pensée. Je pense peu et de moins en moins, comme à peu près tout le monde.

Se laisser aller : c'est exactement ça. Rares sont ceux qui résistent à ce bonheur mou, à cette joie d'accueillir en leur cœur la bêtise. Il n'y a pas d'autre explication : il faut être bête, en jouir, pour laisser aller les choses, soi compris, et les abandonner à ce tourbillon qui s'engouffre dans l'œil d'un évier.

En vous écrivant, j'ai la sensation de me tenir devant une montagne. Ce genre de montagne que les enfants dessinent. On pourrait aussi bien n'y voir qu'un triangle. 

Appeler le versant gauche « La disparition de la pensée » et le versant droit « La contamination par la bêtise ». C'est au pied d'une telle montagne que je tente de rassembler mes idées, pourvu qu'elles puissent m'appartenir. Une montagne qui, peu importe d'où on amorce son ascension, conduit au sommet du vide, du rien, de l'amertume éternelle, ou encore de l'échec total. C'est un incident mineur si, par fatigue, maladie, on consent à agir bêtement. Après tout, un petit relâchement permet un meilleur redressement. Mais il s'agit ici de contamination. Notre époque produit de la bêtise de façon industrielle. Sa mise en marché est une marche impitoyable, une parade applaudie à tout rompre. La seule globalisation est celle de la bêtise.

Ce matin, une angoisse lourde m'empêchait de sortir du lit. Cela arrive à tout le monde, cette peur atroce de faire le premier pas de la journée. Le soleil, semblable à lui-même, ne posait aucune question, remplissait ma chambre d'un silence criblé de poussière. Je n'arrivais pas à échapper à la torpeur de mon esprit. J'avais une conscience aiguë de mon impuissance en tant qu'homme, bipède pensant, et en tant qu'écrivain, homme censé bousculer le réel. Me lever pour aller écrire c'était aller à l'échafaud. Après bien des soupirs, je me suis levé. J'ai pris un café. J'ai ouvert la télé. Regarder la télé le matin est chez moi le signe le plus évident de la défaite de mon système nerveux. La partie la plus molle de mon ego, comme une ventouse, s'accouple alors avec la surface lisse de l'écran. Cet accouplement, pour mon malheur, a duré toute la matinée.

Le facteur m'a sorti de ma fascination lénifiante. Je l'ai entendu monter l'escalier et déposer dans ma boîte un paquet de lettres. Je me suis arraché de l'écran pour aller chercher mon courrier. Votre lettre s'y trouvait. Je l'ai lue. Et comme vous l'avez compris, elle m'a irrité. Dans votre lettre, vous parlez de post-humain, époque qui se dessine à l'horizon avec des couleurs plutôt criardes. Une époque de modifications génétiques, de fast birth (je ne sais pas ce que vous entendez par cette expression), où la notion d'homme, ce vivant responsable parce que libre, semblera une chaussette trouée jetée dans la poubelle de l'anthropologie. Le post-humain annonce une prodigieuse maîtrise de la matière. Pour que ce règne arrive, m'écrivez-vous, bien des choses passeront à la trappe : entre autres, les valeurs morales (déjà passablement malmenées) et l'art. En fait, ils subsisteront mais si modifiés, ayant subi d'incroyables amputations et de non moins incroyables greffes, que l'homme post-humain n'aura qu'une très vague idée de ce qu'on entend de nos jours par littérature.

La lecture de votre lettre m'a découragé. Vous avez donc un certain talent. Je suis retourné devant la télé, abandonnant mon paquet de lettres, factures et invitations à de passionnants colloques. L'œil fatigué, je me suis interrogé : Ai-je une idée claire de ce qu'est la littérature ? Pendant un instant, j'ai cru que je retombais en adolescence. Les idéaux, les missions, les révolutions – surtout les révoltes – naissent dans de jeunes têtes et de jeunes cœurs qui ne possèdent encore ni auto, ni maison, ni réputation. Ai-je vraiment été ce cheval sauvage qui piaffait dans l'encre et la syntaxe ? Qui se nourrissait de Dostoïevski, de Proust ? Qui hennissait du Mallarmé et du Poe ? À quoi donc ce jeune homme énervé a-t-il cru pour en venir à se prendre pour une crinière fouettant l'espace ? Quelle force vive agissait en lui qui ne pouvait venir que des livres qu'il avait dévorés plutôt que lus ? La force de la littérature ? Ah ! Ah ! Là-dessus, n'y tenant plus, j'ai replacé mes yeux, entre-temps tournés vers l'interrogation et son ombre, en direction de la lumière dansante de la télé. Un documentaire débutait.

C'était un film sur la vie d'un chien. Le film le montrait entouré de projecteurs, prenant des poses, costumé, portant des perruques, installé dans des décors loufoques. Son maître, le photographe, en parlait avec la plus grande admiration. Il mentionnait sa rigueur, sa photogénie, son professionnalisme. Des expositions consacrées aux photos de ce chien avaient remporté à travers le monde un succès critique et populaire. Des amateurs payaient des sommes impressionnantes pour accrocher à leurs murs l'une de ces photos. Des sites Internet affichaient les meilleurs clichés qu'on pouvait aussi se procurer dans des catalogues luxueux. Mais, il fallait s'y attendre, le documentaire virait au drame. Le chien, lors d'une promenade hygiénique avec son maître, avait été électrocuté. Il avait mordillé un fil à haute tension qui pendouillait, tordu et absurde comme le destin, de la corniche d'un immeuble. La fin du film mettait l'accent sur le deuil du maître, sur les milliers de témoignages qu'il avait reçus du monde entier pour atténuer sa peine. Sa douleur était partagée. L'amour d'un chien ne posait aucun problème. Ça tombait, avec une aisance toute naturelle, sous le sens. Grâce à Internet, le maître pouvait répondre à tous ces admirateurs compatissants par l'envoi de la dernière photo du chien : sa dépouille sobre reposant sur un coussin cerise qui mettait en valeur son pelage roux. Avec la photo venait la promesse de la sortie prochaine de la biographie du chien que le maître rédigeait depuis un an : un gros livre de cinq cents pages.

J'ai éclaté en sanglots.

J'ai déchiré votre lettre. (Ne vous en faites pas, j'ai recollé les morceaux avec du ruban adhésif tout à l'heure.) Je suis monté au grenier où j'ai installé mon bureau. J'ai déchiré le roman sur lequel je travaillais depuis des mois. (Ne vous en faites pas, je l'ai sauvegardé sur mon disque dur.) Je ressentais un profond dégoût du fonctionnement émotif de ma personne.

Il y a quelques jours, j'ai regardé un reportage sur le génocide au Rwanda. Un autre documentaire, celui-là honnête, courageux, fait de témoignages précis et hallucinants, rythmé par des images de charniers et de regards noirs. Un million de victimes massacrées patiemment à la machette. Un génocide annoncé que beaucoup ont tenté de nier. Le reportage terminé, j'ai regardé autour de moi avec un mouvement lent de la tête, comme un projecteur qu'on promène sur une scène de théâtre. Avec une sorte de lumière grise qui me sortait des yeux, j'ai parcouru les murs, les meubles, les objets, les livres, le plancher avec ses tapis aux motifs abstraits. Tout était intact. Pas une égratignure. Pas un tremblement. Mon quotidien tenait le coup. Mais moi, j'étais contaminé.

Je le sais à présent, je le pressentais auparavant, j'en ai la certitude en vous écrivant : la littérature vaut un sacrifice. Mais il faut encore que ce sacrifice soit possible. Il faut encore que nos sociétés soient en mesure de reconnaître un sacrifice. Cette faculté, comme beaucoup d'autres, est en voie de disparition. Alors, à quoi bon se sacrifier si personne ne le remarque ?

M'avez-vous suivi ?

Je crois en la littérature, mais je me déclare contaminé. La preuve ? J'ai été bouleversé par la mort d'un chien, mais le génocide au Rwanda m'a laissé inerte, pantelant, hésitant, perplexe, gris, tendu, avec dans la bouche un goût acide.

J'en suis là, à jouir d'une pensée atrophiée qui se garde bien d'aller faire un tour de l'autre côté de la clôture. La pensée sans révolte se transforme en émotion alors que la bêtise nous envahit. Ouvrez la radio, la télé, les yeux, les oreilles : on n'entend et ne voit qu'elle.

Oui, ça prend du courage pour penser le monde. Pour l'écrire. Mais nous le perdons, ce courage. Bientôt, nous ne soupçonnerons même plus son existence. Et nous serons peut-être heureux. Bêtement.

Je suis contaminé. Comme l'acteur qui remercie God en recevant son Oscar. Comme le kamikaze qui se fait exploser au milieu d'une foule en hurlant le nom de son dieu. Remercier God, tuer : cela finit fatalement par se ressembler. Même rétrécissement. Même confusion. Si la bêtise prolifère avec tant d'humour, d'amour, de consensus et d'argent, c'est qu'elle camoufle notre sentiment d'impuissance. Comment supporter le fait que des millions de gens meurent de faim alors que nous sommes en mesure de nourrir toute la planète ? Comment supporter le fait que des millions de gens meurent toujours du sida alors que des médicaments existent pour les soigner ? La bêtise. Elle est d'un grand secours, tout comme le divertissement. Car nous serions accablés si notre esprit n'était pas diverti. Aussi demandons-nous à nos artistes de le faire. Aux producteurs de financer à coup de millions des moments de bonheur arrachés à la complexité de notre vie. Le cinéma ressemble à un jouet. L'humour remplace la politesse, le respect, la compassion et, bientôt, l'intelligence. Tuer avec humour, mourir avec humour, nous n'en sommes pas loin.

Comme vous, je me complais dans l'exagération et n'arrive qu'à écrire des approximations, qu'à exprimer de plates jérémiades. Je le répète, je suis contaminé. Ce que j'écris aussi. Quant à la littérature, eh bien, si elle ne résiste pas au bonheur de la bêtise, elle sombrera. Elle subira une mutation irréversible. J'ai forgé un néologisme pour nommer cette nouvelle forme de littérature : la « littéréalité ». Vous avez sans doute saisi l'analogie avec la téléréalité. Cette dernière m'alarme, me déprime et me conforte dans l'idée que l'art est gravement malade et qu'on le confond de plus en plus avec les soldes du printemps et le Livre Guinness des records. La téléréalité claironne la mort de l'artiste et son remplacement par la vedette spontanée, fabriquée sur mesure avec une économie remarquable. La vedette spontanée ne possède aucune compétence spécifique, doit ne rien faire, ne rien savoir. La vedette spontanée, si elle a une âme, la vend au plus vite. Si elle n'en a pas, c'est une étape de moins dans l'opération. La téléréalité transforme en veau d'or le toc et la chair. La littéréalité présente un fonctionnement similaire. Elle subtilise à la pensée son œil, si j'ose écrire, et le remplace par une caméra de surveillance.

La littéréalité propose au lecteur un mode d'emploi simplifié de son existence. Habile à débiter des histoires comme une machine sophistiquée vomit des kilomètres de saucisses, elle arrête l'interrogation dans son mouvement et la transforme en une statue de sel bien-pensante. La littéréalité divertit sans contredit. Mais elle est pur spectacle d'elle-même, ne renvoie à aucune face cachée, à aucun mystère, et réconforte l'homme blessé en lui cachant la gravité de son crime ou de son mal. La littéréalité est le royaume de l'ego extrême. Et, surtout, surtout, elle installe la bêtise sur un trône inatteignable. Comment a-t-elle pu réussir cette « révolution » ou, plus platement, ce tour de passe-passe ?

Réponse : le vécu.

Chacun d'entre nous en a un, en secrète un à chaque seconde de son existence. Il coule de chacun de nous comme une source inépuisable. Mais jamais dans l'histoire de l'humanité le vécu n'a été élevé à ce point où il est confondu avec l'intelligence, la raison, la réflexion, la sagesse, la connaissance. Le vécu est porté aux nues, entouré d'honneurs, de précaution. Quiconque donne son vécu à l'appétit vorace des médias devient une personnalité, avec tous les appendices modernes que cela comporte : richesse, considération, pouvoir de prédiction, pouvoir tout court, séduction, magnétisme. Même la laideur se métamorphose si elle est portée par un vécu diffusé à grande échelle. Mais le plus drôle (ou le plus alarmant), c'est l'intelligence que le vécu d'une personne produirait sans même que celle-ci en prenne conscience, comme si penser se confondait avec le simple fait de vivre. Cette obsession du vécu sonne la mort de l'art véritable et de toute méditation profonde. Le vécu se transmet principalement sous forme d'opinions. Pour faire apparaître la vérité sur une épineuse question, un problème brûlant de l'actualité, il suffit d'approcher une personnalité de notre époque – je veux dire, ici, n'importe qui pourvu qu'il soit médiatisé – et de lui demander ce qu'elle pense. Quel miracle étonnant ! La pensée, comme si elle n'attendait que ce moment, s'éjecte aussitôt. Ne soyons pas dupes ! Il n'y a pas la plus petite ombre de pensée dans ce bavardage, que des opinions émises dans le but de camoufler le visage de la bêtise qui palpite sous le maquillage et la sueur. Il faut résister à cette omniprésence de l'opinion, car n'importe qui de nos jours peut « penser à cerveau ouvert », pourvu qu'une caméra ou un micro tourne autour.

Je sais, je suis cruel. Et méprisant.

Et je ne vous apprends rien. Comme vous l'avez sûrement déjà constaté, mes propos rejoignent les vôtres. Alors, pourquoi vous les envoyer s'ils n'ajoutent rien de neuf à ce que vous ressentez et savez peut-être mieux que moi ? De la connivence peut-être ? Un peu moins de solitude ?

Vous terminez votre lettre avec beaucoup d'amertume. Et vous ne manquez pas de citer Flaubert et son admirable Bouvard et Pécuchet, incomparable testament contre la bêtise de son époque. Vous en parlez d'une façon qui se rapproche beaucoup de la mienne au point où je vous soupçonne de m'avoir beaucoup lu ces derniers temps. Ou, est-ce de votre part, une façon de me saluer au passage ou de taquiner ma vanité ? Vous écrivez :

« La littérature s'est transformée en spectacle. Le livre est devenu un produit dérivé de l'écrivain. Son livre n'est que l'excroissance de sa personne. L'écrivain a de meilleures chances d'obtenir l'estime de lui-même s'il se jette corps et âme dans la rédaction de recettes de cuisine. La confection de petits plats nécessite de plus en plus de mots. Avez-vous remarqué, on ne cuisine plus en silence à présent, mais dans le fatras d'une littérature toute vouée au choix des aliments, à la façon de les couper, de les agencer entre eux ? Et toutes les métaphores rose bonbon qu'il faut sortir de leur inertie pour assurer l'excellence du repas mis en valeur ! Oui, l'écrivain n'écrit plus, il ne fait que rédiger les notices d'un produit, le mode d'emploi d'un machin de plus en plus cher et sophistiqué.

« Et, la plupart du temps, le produit, c'est l'écrivain lui-même. Il se met en vente. Il s'explique. Il est prêt à se découper en rondelles pour exhiber ses organes les plus intimes, si appréciés du grand public. Je sais, je m'acharne sur les écrivains (sur vous et un peu beaucoup sur moi...), alors que j'aurais plus de raisons de le faire sur les politiciens. Mais les politiciens ne me déçoivent pas. J'ai toujours su qu'ils étaient contraints de nous mentir pour exercer leur pouvoir avec notre consentement béat. Mais les écrivains, j'avais une telle admiration pour eux, je les lisais avec tant de respect ! Nous sommes tous coupables. Nous avons vendu notre âme ou ce qui nous sert d'âme, peu importe le nom qu'on utilise pour nommer ce machin qui dépasse du corps, qui parfois le nargue ou l'enivre au point où, il y a des soirs, la solitude se supporte et devient une amie qui jette de la lumière dans nos ténèbres quotidiennes. »

Et vous enfoncez votre clou avec ces dernières phrases :

« Je ne regarde plus que les émissions de télémarketing où Dieu se réincarne sous forme de brosse à dents ou d'aspirateur. Il n'y a pas d'évangile plus efficace que ce genre d'émissions. Toute notre civilisation se retrouve là, condensée : ses valeurs, son fonctionnement, ses stratégies, son credo. La raison pour laquelle on naît, on meurt, on torture, on assassine, on accumule de l'argent. Le télémarketing est le plus grandiose raccourci de notre époque. Le bonheur c'est de consacrer une heure à la sanctification d'un couteau, d'une méthode d'amaigrissement, d'un gonfleur d'abdominaux, d'une crème épilatoire. L'écrivain n'a plus qu'à vendre son livre par tranches en faisant la démonstration que sa lecture pourra aussi couper les carottes ! »

Vous êtes amer, blessé, désespéré. Vos propos sont sans ambiguïté. Vous avez démissionné, désillusionné que vous êtes. Mais je vais sans doute vous surprendre. Je vous trouve complaisant. Et moi de même. Relevons nos manches. Il faut résister. Osons. Posons la trop célèbre question : Qu'est-ce que la littérature ? Surtout pas un moyen de redoubler le réel. Plutôt un art de remettre le monde dans la perspective d'une totale liberté. De placer l'homme face à de multiples choix. Il ne s'agit pas de changer de place un bibelot pour faire beau dans le salon de la pensée ou de la représentation du monde. La littérature a cette ambition, cette prétention, admettons-le, de ne pas se contenter du réel, d'en être fondamentalement insatisfait et d'imaginer, non pas une, mais un infinité de faces cachées à la lune. Et surtout de résister à cette bêtise mondialisée, mise en marché, acclamée, surmédiatisée, qui étouffe, sous le masque du consensus et de l'humour, une véritable pensée revendicatrice, critique, perverse, une pensée qui ne supporte ni langue de bois ni comique de bois.

La littérature, si elle n'est pas en crise, n'existe pas. La littérature a été, est et sera toujours en crise. Normal. Elle ne se contente pas des jouets que chaque époque lui offre pour la calmer et l'envoyer se coucher. Elle est entêtée et irascible, la littérature. Égoïste aussi. Elle se donne bien du mal et souvent nous fait mal. Et je ne vais pas vous écrire qu'elle le fait pour notre bien. La littérature ne constitue pas une entreprise d'édification morale. C'est une effrontée. Elle ne danse pas avec le pouvoir, ne serait-ce qu'un tango, et encore moins une valse. Elle crée de la marge, du regard. Elle déconstruit la banalité et en fait de la pensée, s'attaquant à l'idéologie dominante, naturalisée et invisible. La littérature est le lieu par excellence des permutations sociales et psychologiques, jonglant avec sentiment, ressentiment et pressentiment. On y dépose l'ego (comme on dépose les armes), question d'inviter l'autre à s'emparer de nos réflexes, de nos mutismes, de nos croyances et tics afin de les reconnaître comme tels, débarrassés de notre aveuglement pour nous-mêmes. Un travail, donc, radical d'autocritique et de rénovation du cœur.

Comprenez ?

Ne jamais confondre littéraire et livre, comme vous me l'avez si justement écrit. Les statistiques nous trompent souvent. La littérature diminue, c'est un fait, mais pas forcément les livres qui, la plupart du temps, la dissimulent, l'asphyxient et la rendent inaccessible, perdue dans le foin de la publication. Nous sommes à l'époque des trusts, des consortiums, du super, du méga, de l'hyper, de la pensée unique, du dieu unique, du livre unique, de la monnaie unique. Tenez, hier, j'ai appris que, s'il y avait de plus en plus de marques de bière sur les étagères, il y avait en contrepartie de moins en moins de propriétaires de ces marques. Cette diversité de produits cache un nombre de plus en plus restreint de gros joueurs financiers. Le rêve que vous m'avez offert en ouverture de votre lettre n'exprime rien d'autre. Quand tout le monde lira le même livre, ce sera la fin de la littérature et la victoire du livre en tant que pure marchandise. Et nous n'en sommes pas loin. Le littéraire, en se « bestsellerisant », se conforme aux lois qui régissent la marchandise, répondant à des critères d'emballage, de goût, de diffusion, de marketing, lesquels préexistent au contenu même du livre et, en fait, l'écrivent dans le dos de son auteur. L'audace disparaît. La réflexion fait peur. Le jugement critique devient une tare. Humour facile, bas, grossier, légèrement sophistiqué, voilà le sucre dont il faut enrober la pensée quand, la pauvre, elle persiste encore à montrer le bout de son nez.

Je ne suis pas désespéré. Contaminé, oui, comme je vous l'ai écrit plus tôt. Pourquoi ? Parce que penser devient de plus en plus difficile. Qu'il faut faire des efforts, que le monde dans lequel nous vivons ne nous demande pas d'en faire. Que tout nous amène à rire de tout, à croire que la réalité c'est ce que nous voyons à la télé, qu'un bon livre c'est celui qui se vend. Contaminé donc, mais pas désespéré. Je résiste. Et je souris en vous écrivant parce que je me moque un peu de vous et beaucoup de moi.

Avant de terminer cette lettre, je voudrais vous dire que j'apprécie particulièrement une chose dans notre situation à tous deux. Nous vivons en Amérique et nous ne faisons pas partie de la majorité. Nous existons comme une interrogation interrogée plutôt que comme une réponse décortiquée. C'est un risque et une responsabilité de plus que la littérature que nous défendons a à endosser. La littérature, qu'elle soit théâtrale, romanesque ou poétique, pose la question de l'altérité à partir d'une identité jouée et déjouée. Si la littérature conçoit l'identité comme une essence, un fait irréductible donné à la naissance, si elle la confine à l'appartenance à un sol et à l'inscription dans une langue, et si, finalement, elle envisage la culture comme un destin, elle n'aboutira qu'à transformer la liberté en réflexe de défense et, tôt ou tard, l'identité rêvée se figera dans un cauchemar. L'individu déploie dans la société plusieurs appartenances qui ne sont pas forcément mobilisées de façon simultanée. L'identité est une chose ennuyeuse si elle n'est pas défiée. Qui tient à vivre dans le même toute sa vie ? Dans l'expression « quête d'identité », c'est le mot « quête » que j'aime. J'ai passé toute mon existence à me fuir d'une certaine façon. Pourquoi ? Parce que je n'étais pas précisément et entièrement là où je suis apparu à ma naissance. J'étais aussi ailleurs. Et ma quête ne se veut pas qu'une enquête sur ce qui s'est passé avant ma naissance, mais aussi une aventure.

 

Résister à la littéréalité a d'abord paru dans l'ouvrage collectif La littérature par elle-même, dirigé et présenté par Catherine Morency aux Éditions Nota bene, en 2005. Il a été repris dans Liberté, n° 283 en 2009. Une adaptation radiophonique, réalisée par Juliette Heymann, a été produite par France Culture en 2012.