J'ai lu Game of Thrones

Je résistais depuis environ deux ans, j'ai fini par céder. Ça répondait sans doute à un besoin. Après un hiver de tension et d'anxiété, je devais m'évader un peu.

Tout le monde se paye, de temps à autre, un de ces romans que, selon l'expression chère à Perec, on dévore couché à plat ventre sur son lit. On les qualifie souvent de lectures coupables – mais j'ai, pour ma part, dépassé depuis longtemps toute forme de culpabilité à ce sujet. J'emmerde la prescription et les qu'en-dira-t-on.

Pendant ce temps, ma blonde se tape l'intégrale de Fiodor Dostoïevski. Elle est comme ça, ma sociologue, elle profite de l'été pour chasser le mammouth. L'an dernier c'était Zola qu'elle dévorait jusque tard dans la nuit; cette année, on ne la voit jamais sans cette édition d'un kilo qui contient deux ou trois ouvrages du tovaritch Dostoïevski.

J'ai l'air malin, tiens, avec mon mass market paperback, couché à côté de ma blonde qui lit ses classiques, un pli en travers du front. J'en oublie quasiment que j'ai dépassé toute forme de culpabilité.

De son propre aveu, Borges prisait les films d'Alfred Hitchcock et les westerns. Je m'estime dédouané.

Cela dit, je conserve tout de même mes vieux scrupules de lecteur. Lorsque tout le monde parle d'un film ou d'une série, je commence obligatoirement par lire le livre. Je déteste me faire imposer l'image ou le ton des personnages. J'aime les détours et les détails.

Bref, j'ai lu Game of Thrones – et j'ai eu ma dose de détours et de détails.

Car s'il est une chose dans laquelle G. R. R. Martin excelle, c'est le détournement. Ce diable d'homme peut décrire pas mal de pirouettes à partir de pas grand-chose. Résultat : les trois premiers tomes de la série totalisent quelque 3100 pages.

Et voilà bien le problème qu'ils posent, ces livres que nous lisons afin d'échapper à la vie quotidienne : nous avons tout de même une vie – et nous n'en avons qu'une seule. Lorsque nous refermons le roman, la vaisselle est toujours sale, les factures demeurent impayées, on doit encore répondre à douze courriels urgents. L'anxiété à laquelle on pensait se soustraire un moment nous attend sagement, lovée sur le plancher comme un animal familier.

Plus on repousse la réalité, plus le retour est difficile, et il vient forcément un moment où les heures que l'on consacre à une série de livres deviennent, ironiquement, un motif d'anxiété.

La lecture comme source d'angoisse, je ne croyais pas que ça puisse un jour m'arriver.

Enfin, pour faire une histoire courte, j'ai terminé le tome trois en diagonale.

Heureusement, les romans de Martin sont assez bien foutus. Sans nous étendre sur les questions de plomberie (car nous n'avons pas que ça à faire, vous et moi), disons que l'auteur recourt à une narration d'apparence presque simpliste, mais qui se révèle d'une terrible efficacité. Cette série repose sur une compréhension très fine de la focalisation : Martin n'oublie jamais – et ne nous laisse jamais oublier – que les personnages et les lecteurs n'ont pas le même point de vue sur l'histoire.

Or, cette narration est très, très strictement formatée. Le découpage des paragraphes, la typographie, le rythme des dialogues suivent une logique implacable. L'écriture et l'édition sont un modèle de cohérence.

En d'autres mots, le lecteur est aux prises avec une histoire déroutante écrite dans un format très prévisible – ce qui permet, après avoir balayé une page du regard, d'y repérer facilement les trois ou quatre phrases réellement importantes, le dialogue crucial, le paragraphe essentiel.

J'oserais dire que 80 % de Game of Thrones est optimisé pour la lecture en diagonale.

Je ne sais pas ce qui, dans l'esprit de mes collègues de l'establishment littéraire, est possiblement le plus honteux : avoir lu Game of Thrones, ou l'avoir lu en diagonale.

Mais attendez, il y a mieux : pour m'enlever toute tentation de plonger dans les tomes suivants, je suis allé lire les résumés sur Wikipédia. Je ne connais rien de mieux pour tuer le désir.

Au fait, ma blonde a avoué ce matin s'être résignée à lire L'idiot en diagonale.

« Ça sent le feuilleton, a-t-elle grogné entre deux gorgées de café. Et puis les personnages féminins sont chiants. »

J'ai fini mes céréales sans dire un mot. Mais je souriais peut-être un peu.