Mektoub | Extrait

Cette série d'accidents devait signifier quelque chose. Aujourd'hui encore, il m'est difficile d'en détacher mon esprit. Je revois sans cesse cette immuable séquence. Et c'est toi qui en es le cœur, Nadia. Des images de ces accidents défilent dans ma tête et ma propre attitude m'étonne toujours. J'ignore d'où me vient cette propension à déceler des signes dans des événements qui, à d'autres, paraissent anodins. Ce qui, à cette époque, a tout de suite attiré mon attention et m'a bientôt fasciné, c'est la mort de cette femme qui semblait représenter l'inévitable et absurde conclusion de la série. Il y a eu sept accidents à cet endroit précis et pendant un très court laps de temps. Les rapports de police sont formels : la série a commencé le 17 juillet et s'est terminée le 31.

L'un des rapports précise que le cristal trouvé sur l'inconnue est de la fluorine. On ne pouvait pas identifier la femme volante qui avait été frappée de plein fouet par un fourgon de sécurité et qui était allée s'écraser vingt mètres plus loin sur un minuscule carré de pelouse, mais l'on pouvait très facilement mettre un nom sur le cristal qu'elle trimballait au fond d'une de ses poches de jean : de la fluorine, un cristal thermoluminescent. Si on approche un cristal de fluorine d'une source de chaleur, il irradie une lueur verte. Je l'ai moi-même constaté. C'est une lumière apaisante et agréable à regarder. Mais si l'on surchauffe le cristal, il explose. C'est ce qui s'est produit la première fois que j'ai tenté l'expérience. J'ai chauffé la fluorine à la flamme d'une bougie et contemplé sa lueur verte jusqu'au moment où elle a éclaté en dizaines de fragments. Des électrons affolés.

Ces éclats de fluorine, je les conserve depuis. J'en ai toujours un au fond de ma poche. Je n'ose plus les faire chauffer, de crainte qu'ils explosent et soient réduits en des éclats toujours plus insignifiants.

 

Je devais à la petite Jessie cette envie nouvelle de flirter avec les étoiles. Je croyais que l'astrologie était une science fabuleuse et chargée de mystères, que le travail de l'astrologue consistait à révéler le sens caché des événements, à interpréter les arcanes d'un monde en perte de sens et de le libérer des ténèbres. Il fallait que la sarabande éternelle des astres au sein du cosmos ait un sens. Elle devait répondre à quelque chose, être l'écho d'autre chose dans le lointain.

Je me suis procuré un exemplaire de The American Ephemeris. Je possède toujours ce volume à la couverture de vinyle rouge, au titre doré. Je me souviens qu'en prenant la décision d'acquérir ce livre qui indique la position quotidienne des planètes dans le zodiaque pendant cent cinquante ans, de 1900 à 2050, j'ai eu le sentiment d'entrer en possession d'un objet magique et puissant.

Un ordinateur avait compilé cette somme colossale de données. L'ordinateur était infaillible. Les tout premiers ordinateurs avaient été développés dans la foulée des avancées technologiques de la Seconde Guerre mondiale. Maintenant, n'importe qui pouvait s'en servir pour tracer des cartes du ciel et les interpréter. Je m'émerveillais devant la somme incroyable de détours que prennent les choses pour arriver jusqu'à nous, tous les chemins qu'elles doivent parcourir, toutes les transformations qu'elles doivent subir pour en venir à répondre à nos désirs les plus secrets. La valeur de tous ces chiffres alignés sur d'innombrables colonnes ne faisait aucun doute. Il y avait là quelque chose de transcendant. Le papier bible, les dates, les mille six cents pages de chiffres, les symboles représentant le soleil, la lune et les planètes évoquaient des hiéroglyphes alchimiques. C'était réel. Et c'est bien ce qui donnait tant de poids à ce livre : chacun de ces chiffres, me disais-je, correspond à la position objective d'un corps céleste à un moment précis de son histoire et de la nôtre, de son parcours et du nôtre. Je savais qu'à une certaine époque, la possession d'un livre comme celui-ci aurait fait de moi un personnage redoutable et puissant. Depuis l'Antiquité et jusqu'au siècle des Lumières, la connaissance des étoiles était nécessaire à celui qui recherchait le pouvoir, personne ne remettait cela en question. Mais le pouvoir comblerait-il jamais le vide que creusait en moi le désir de m'élever ? Il n'était pas indispensable que les astres me parlent. Il me suffisait de posséder les éphémérides. Ce livre offrait des millions d'instantanés du ciel et les schémas d'autant de destinées savoureuses ou tordues. Un pouvoir absolu, c'est-à-dire un nombre illimité d'interprétations, de prédictions, de correspondances. Mais cette impression de puissance avait ses limites : pour devenir astrologue, il me fallait des connaissances, détenir des clés théoriques. En même temps que The American Ephemeris, je m'étais procuré les ouvrages de deux astrologues réputés : Hadès et Antarès. Ces auteurs portaient des noms mythiques et excitants. On devait respecter des hommes qui portaient des noms comme ceux-là. Avec leurs noms fabuleux, Hadès et Antarès s'élevaient au-dessus du commun des mortels et devenaient des dieux. La couverture du livre d'Hadès est bleu pâle. Il est écrit dans une langue étrange et précise. Il suggère des centaines d'analogies, de correspondances et d'aspects planétaires. Il parle du sens caché des choses, de leurs origines ténébreuses, du fait que rien n'est vraiment ce qu'il semble être. Il affirme que chaque chose en représente d'autres, quantité d'autres choses. En lisant ce livre, on entre dans une épaisse forêt, pleine d'arcanes et de mystères murmurés entre initiés. Hadès et Antarès évoquent les rapports secrets qu'entretiennent les êtres et les choses, les humains et les corps célestes. Par de subtiles affinités, astres et plantes sont liés, animaux et minéraux se répondent, chaque partie du ciel correspond à une partie de l'anatomie humaine. Ce système s'étend à l'infini. L'astrologue répète inlassablement la première loi cosmique, l'hermétique tout est dans tout.

Je ne me formalisais pas trop de ces lieux communs. Plus je lisais ces livres, plus j'étais convaincu d'avoir découvert une clé pour comprendre le monde, même si je soupçonnais déjà les limites d'une telle entreprise. Je sentais d'instinct que personne ne devait sortir indemne de cette forêt de symboles. L'essence des choses ne me serait pas révélée, seulement leur prémonition. Des indices sur la manière dont le ciel gouverne les affaires humaines.

Je n'ai rien d'un voyant, d'un prophète ou d'une sibylle, mais certains jours j'arrive à entrevoir la grandeur du mystère qui se dissimule dans les choses les plus insignifiantes, à voir scintiller le lustre d'un monde qui fourmille de concordances. Des énigmes à perte de vue, dans la forme des nuages, le vol erratique d'un pigeon, dans la solitude exprimée par un simple gobelet de café abandonné sur un banc de parc et jusque dans la façon dont cette dame dans le métro semble être sur le point de s'envoler.

 

Je n'ai jamais eu l'intention d'usurper l'identité de qui que ce soit. Mais pour pratiquer l'astrologie, j'estimais qu'il me fallait un pseudonyme. Zoltan Galaczy était un écrivain hongrois peu connu. Je possédais trois de ses livres, tous traduits par un certain Denis Rivière, qui les avait publiés à compte d'auteur (ou à compte de traducteur, pour être précis ; ce qui était et demeure une pratique pour le moins inhabituelle). L'étonnante facture de ces livres — manifestement édités à un très petit nombre d'exemplaires — laissait soupçonner qu'il s'agissait d'un canular dont Denis Rivière était l'auteur.

J'ai tout naturellement pensé que Galaczy était le pseudonyme idéal pour un astrologue. Bien entendu, n'ayant aucune notion ni le moindre intérêt pour les langues slaves ou finno-ougriennes, je ne pouvais pas savoir que le czy final se prononce tché, et que Galaczy se prononce donc Galatché et non pas Galaxie, comme je l'imaginais à l'époque. Mais quelle importance ? Galaczy, à mon oreille, c'était aussi puissant qu'Hadès ou Antarès. Ce nom me projetait dans une dimension mythique. Ce n'était pas le nom d'un livreur de pizza, d'un laveur de vitres, d'un agent recenseur ou d'un archiviste judiciaire. Ce nom portait un rêve qui englobait le cosmos tout entier. Avec ce nom, je ferais honneur à mes mentors, Hadès et Antarès. Je me hisserais jusqu'à eux et les rejoindrais bientôt au Panthéon des astrologues les plus éminents.

J'avais l'assurance que l'utilisation de ce pseudonyme ne me poserait aucun problème sur les plans moral ou juridique. Si Zoltan Galaczy avait réellement existé, il n'était de toute façon plus de ce monde : la notice des bouquins publiés par Denis Rivière précisait qu'il avait passé l'arme à gauche en 1969.

La rédaction de la petite annonce que je fis paraître exigea une bonne heure de concentration. C'était, à la fin, un chef-d'œuvre de concision et de clarté : Zoltan Galaczy – Astrologue – Prix de groupe – Tél. : 514 524-0033.

J'avais longuement hésité avant d'ajouter la mention Prix de groupe. Cela faisait tellement plus sérieux. Cette précision donnait de l'ampleur à mon projet. Elle donnait à penser que mon univers était extensible. Prix de groupe, ça voulait dire tellement plus que tout le reste. Ça ouvrait des horizons.

 

Au téléphone, une jeune femme à la voix haut perchée me fit répéter deux fois mon texte et se sentit forcée de le relire. Elle me fit aussi épeler deux fois Galaczy. J'en fus sincèrement navré pour elle. L'annonce paraîtrait quatre fois par semaine, du mercredi au samedi, parce que c'étaient les jours où le plus grand nombre de gens lisent les journaux. La jeune femme à la voix énervante ne savait pas pourquoi les gens lisaient davantage ces jours-là. C'était juste comme ça. C'était un fait : on vendait moins de journaux les autres jours.

Une fois ma petite annonce publiée, impossible de revenir en arrière. J'avais résolu de devenir astrologue et de me faire connaître sous le nom de Zoltan Galaczy. Je m'étonnais de la facilité avec laquelle je pouvais brouiller les pistes. Je me disais qu'une fois qu'on s'est laissé glisser sur cette pente, la confusion peut devenir un moyen de se cacher de soi-même. Oui, on pouvait si bien effacer ses traces qu'on en venait à disparaître complètement, même à ses propres yeux.

C'était grisant de penser qu'on pouvait changer d'identité et berner le système d'un simple claquement de doigts. Il acceptait toutes les données, j'avais pu le constater en travaillant pour le recensement : le système conservait et digérait toutes les informations qu'on lui fournissait, qu'elles soient véridiques ou frauduleuses. Il restituait parfois des faussetés, des années plus tard, comme des faits avérés et irréfutables. Je me disais qu'à la longue ça le déréglerait, que le système finirait par capoter. Je jouerais mon modeste rôle pour qu'il dérape. Je serais l'un de ces précieux grains de sable qui allaient contribuer à enrayer son délicat mécanisme. Et j'avais le sentiment que je n'étais pas seul, qu'il devait y en avoir d'autres comme moi. Nous devions être nombreux à œuvrer secrètement dans ce sens.

 

Pendant des jours, j'ai épié le téléphone avec sévérité. Le silence obstiné de l'appareil m'offensait. Pourquoi ne sonnait-il pas ? Ne devait-il pas sonner du moment que je le fixais avec détermination ? Sa sonnerie ne devait-elle pas retentir avec force à l'instant même, tandis que pour la énième fois la télévision retransmettait la performance de Nadia exécutant une sortie parfaite pour atterrir sur la pointe des pieds, le dos bien cambré, un large sourire de contentement et de fierté sur ses lèvres adolescentes ?

Je me voyais déjà rédiger une rubrique astrologique dans un journal ou une revue à grand tirage. Mes horoscopes allaient avoir un succès retentissant. J'allais prédire des catastrophes. Les gens adorent ça. Les grandes catastrophes, ils les anticipent avec délectation. Elles leur donnent la sensation d'exister davantage et leur permettent d'affronter collectivement l'idée de la mort.

Quelques jours avant le début des Jeux, la terre a tremblé plusieurs fois en Chine, faisant des centaines de milliers de victimes. Le plus dévastateur de ces tremblements de terre avait une puissance équivalente à l'énergie libérée par l'explosion de dix mille bombes atomiques d'une puissance équivalente à celle de Little Boy, la bombe que les Américains ont larguée sur les populations civiles d'Hiroshima, le 6 août 1945. Par communiqué, le ministre chinois des Affaires étrangères informa l'ambassade du Japon à Pékin que la République populaire de Chine déclinerait toute offre de secours des pays étrangers. Les dirigeants du Parti communiste chinois scellèrent ainsi le sort de milliers de leurs compatriotes, les condamnant à une mort certaine.

Les médias s'intéressaient bien peu à ce qui se passait en Chine. Les séismes ou les tsunamis qui anéantissent des milliers de vies humaines à l'autre bout du monde ne nous captivent qu'un moment, et même si certaines guerres font la une des journaux pendant quelques jours — lorsque les intérêts des militaires coïncident avec ceux des banquiers —, les hécatombes ne nous émeuvent plus beaucoup.

Je me disais qu'il fallait aux gens des cataclysmes dont ils pourraient se sentir proches, qui seraient à leur portée, auxquels ils seraient sensibles. Mes catastrophes à moi auraient de l'envergure et seraient inédites. J'annoncerais autant de versions de la fin du monde que nécessaire. Cela se produirait toujours près de chez nous. Nous serions chaque fois frappés de plein fouet par un cataclysme conçu pour notre ville, notre quartier, nos proches.

En dernière analyse, seules les victimes se sentent vraiment concernées par le malheur qui les frappe. Un jour, j'en étais certain, nous nous sentirions tous concernés.

 

Extrait de Mektoub de Serge Lamothe.